L'enrichissement de la langue française

Conférence donnée par M. Gabriel de Broglie

de l'Académie Française

Président de la Commission générale de terminologie et de néologie

au Congrès de la Fédération internationale des professeurs de français

à Rio de Janeiro, le 5 juin 2001

L'enrichissement de la langue française, cette expression très générale, de caractère poétique qui pourrait se trouver sous la plume d'un poète de la Pléiade, figure dans la loi française depuis 30 ans, et désigne en réalité une entreprise précise, un dispositif dont je vais décrire la mission générale, l'objectif, le mode d'intervention et la portée juridique sur l'usage du français, les procédures, les partenaires, les résultats à ce jour et les difficultés rencontrées.

Auparavant, j'aimerais préciser le point de vue auquel je me place. La terminologie est une discipline et le néologisme est une science, jusqu'ici peu divulguée. Deux livres récents ont fait avancer les choses, dont les auteurs sont Sablayrolle : "la néologie en français contemporain" et Loïc Depecker : "Linvention de la langue : le choix des mots nouveaux".

Le mot néologisme a trois ou quatre significations : il désigne une maladie mentale, l'activité consistant à créer des mots nouveaux, le produit de cette activité, c'est à dire les mots nouveaux, et enfin la discipline ou la science ayant pour objet la création de mots nouveaux.

L'activité dont je vais vous parler se place sur un terrain différent, qui n'est pas scientifique. Il existe, pour la langue française, une activité terminologique qui est volontaire, utilitaire, et, dans une certaine mesure, normative. Cette conception est partagée par la plupart des pays de langue française : la France, le Canada, le Québec, la Belgique, la Suisse.

La mission la plus générale de cette activité découle d'une constatation simple : si la langue française veut conserver son universalité, elle doit pouvoir désigner toutes les nouvelles réalités, les inventions, les concepts, les usages, quelle que soit leur nature, au fur et à mesure qu'ils apparaissent, quils ne soient pas encore dénommés, ou, le plus souvent, déjà dénommés dans une autre langue, et le plus souvent, en américain. Cette aptitude à tout désigner est une nécessité pour les usagers de la langue maternelle française, mais aussi pour tous ceux pour qui la langue française est une langue de transfert, d'ouverture, d'accès aux cultures et aux techniques du monde contemporain.

L'enrichissement de la langue française est donc un effort terminologique tendant à compléter, à enrichir le vocabulaire français. On sait que le vocabulaire de l'usage courant du français comprend environ 2 000 mots ; que les dictionnaires comprennent moins de 100 000 mots ; que la somme des vocabulaires spécialisés comprend des millions de mots, que la réalisation d'un seul grand équipement technique, par exemple, un avion supersonique, un sous-marin nucléaire, suppose l'usage de dizaine de milliers de mots particuliers. L'effort terminologique se situe entre les mots de l'usage général et professionnel courants et les termes des vocabulaires spécialisés. Mais il se trouve que, bien souvent, les termes des vocabulaires spécialisés deviennent d'usage courant : ainsi les termes de l'informatique, des finances, de l'internet, etc.

Il faut souligner, et je le fais fermement, que le dispositif terminologique de la langue française n'est dirigé contre personne. Il n'est pas dirigé contre les langues étrangères, ni contre leur usage en France, ni contre les emprunts à ces langues, ni contre une langue étrangère en particulier, je veux parler de l'américain évidemment : il ne s'agit pas de lutter contre le franglais dont la mode, telle qu'elle a été dénoncée il y a des dizaines d'années, est plutôt en régression en France, ni de lutter contre les emprunts syntaxiques ou morphologiques à l'américain dans l'usage courant, pour regrettables quils soient, comme l'emploi des verbes initier, opérer, nominer. Le français n'a pas à craindre les emprunts aux langues étrangères, qui ont toujours existé. D'ailleurs, un ancien ambassadeur brésilien vivant à Paris, M. da Costa, a fait un relevé des emprunts dans les différentes langues. La langue dont les mots sont le plus souvent empruntés par les principales langues du monde, n'est pas l'anglais. Cette première langue source ou ressource pour les autres, c'est le français.

Il s'agit de désigner en français les réalités nouvelles pour répondre aux besoins des utilisateurs. Il s'agit de choisir et de définir le terme français répondant à tel équivalent étranger. La terminologie est, par principe, neutre à l'égard de la politique linguistique. Elle répond à un besoin. Elle est utilitaire. Et, fondamentalement, elle va de pair avec cette tendance qui domine l'usage des langues dans le monde : le plurilinguisme. Elle tend à s'opposer à une prétendue unification linguistique du monde, qui n'est qu'une menace, peut-être un rêve pour certains, mais qui ne correspond à aucune évolution prévisible. Le monde, au contraire, s'organise de plus en plus autour de quelques grandes langues universelles, les géolangues, dont les caractéristiques sont bien connues : langue parlée par un nombre suffisant de locuteurs, ceux-ci répartis sur plusieurs continents, langue porteuse d'un ensemble d'échanges économiques d'un volume suffisant, langue exprimant une culture dont la résonance est universelle. Les géolangues sont au moins quatre : l'anglais, le français, l'espagnol, le portugais. Le français est l'une d'entre elles et doit maintenir sa vocation à l'universalité.

Il faut maintenant dire un mot de l'objectif précis des travaux terminologiques en France.

La langue française a un statut constitutionnel et législatif en France en vertu duquel son usage est obligatoire dans un certain nombre de circonstances : dans les actes officiels et dans le fonctionnement des services publics, pour la protection des consommateurs c'est-à-dire dans l'offre, la présentation ou le mode d'emploi d'un produit ou d'un service, dans les publicités ; dans les relations de travail ; dans les annonces et l'affichage faits dans les lieux publics, dans l'enseignement, les examens et concours, les thèses et mémoires.

Pour toutes les collectivités publiques, cette obligation d'employer le français est complétée par cette précision que je cite : " les collectivités publiques ne peuvent employer ni expressions ni termes étrangers lorsqu'il existe une expression ou un terme français de même sens approuvés dans les conditions prévues par les décisions réglementaires relatives à l'enrichissement de la langue française ". Ce détour de vocabulaire signifie en clair que pour les collectivités publiques l'emploi des termes et expressions français est obligatoire, ce qui suppose que pour les autres personnes, il ne l'est pas.

L'originalité du régime terminologique en France est d'être double : l'emploi des termes approuvés et publiés est obligatoire pour les services publics largement entendus. On considère que leur volume et leur valeur d'exemple aura un effet d'entraînement pour l'usage général.

Pour les particuliers et les entreprises au contraire, la liberté de s'exprimer comme on le veut est garantie par l'article 11 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, il n'y a pas obligation d'employer les termes approuvés. Mais ceux-ci sont diffusés, et proposés comme référence, comme garantie de sécurité dans les échanges linguistiques.

Revenons à ce point essentiel que la terminologie ne concerne pas l'usage courant, mais les vocabulaires techniques, scientifiques, commerciaux, financiers, bref professionnels. L'action terminologique doit répondre à un besoin. Comment s'évalue ce besoin ?

Le vocabulaire français présente des lacunes. Celles-ci sont variables selon les domaines de vocabulaire.

Ce n'est pas un hasard si, en matière de justice, d'éducation, d'administration publique, d'action culturelle, le vocabulaire français est assez complet et ne présente pas de lacunes. S'il en apparaît, elles se comblent d'elles-mêmes par lusage.

Il n'en est pas de même dans d'autres domaines : les transports, l'ingénierie nucléaire, les techniques spatiales, mais aussi la biochimie, les télécommunications, l'informatique, la publicité, l'ingénierie financière sont des domaines où apparaissent constamment des notions, des techniques nouvelles, et donc des expressions nouvelles. Elles sont le plus souvent apparues en américain. D'où le choix, effectué au cas par cas, de laisser le terme américain entrer dans l'usage français, ou de désigner par un terme français la notion nouvelle. Ont été transférés tout naturellement : cliquer, icône, internet, intranet, extranet, hypertexte.

Quelques exemples en matière financière et économique :

defeasance : défaisance qui constitue un néologisme

turnover : rotation

skimming : écrémage

marketing : mercatique et tous ses dérivés

Dans d'autres cas, le terme américain a beaucoup de significations différentes.

Par exemple, leadership correspond à primauté, prépondérance, prédominance, suprématie.

Le besoin terminologique sévalue aussi dans le temps en termes durgence. Les notions nouvelles apparaissent vite et les termes pour les désigner là où elles naissent, immédiatement.

Ce fut le cas de linformatique. Cest aujourdhui le cas de linternet. On assiste à une course de vitesse entre la diffusion des termes américains et ladoption dun terme français, sa diffusion et son usage.

Ainsi le World Wide Web a vite laissé la place à la toile et tous les dérivés de Web :

le webmaster : administrateur de site

le webcasting : diffusion sur la toile.

Au contraire, certains usages se sont répandus très vite et parfois plus généralement quaux États-Unis. Ainsi tous les dérivés de E, abréviation de Électronique ; le plus connu est e-mail mais il y en a dautres introduits en français : e-boutique - la e-télévision écrit parfois avec un i - les e-musées ; et même : e-démocratie, e-votes.

La course de vitesse est rarement gagnée. Mais on peut réduire le retard entre lapparition de réalités nouvelles et leur désignation approuvée en français grâce à une veille terminologique.

Pour chaque vocabulaire spécialisé, ce sont les milieux professionnels qui sont le mieux placés pour assurer cette veille. Le plus souvent, des associations se spécialisent pour une action militante en faveur de la langue française. Il y a aussi les juristes de langue française, les informaticiens de langue française, les associations dans les domaines de la banque, des assurances, de lautomobile, etc. Elles signalent les lacunes ou les besoins et demandent ou proposent des termes français équivalents.

Les traducteurs des organisations internationales assurent naturellement la même fonction lorsquils rencontrent des difficultés de traduction. Comme ils sont en relation entre eux par linternet, leur consultation est instantanée et le besoin peut être très rapidement signalé par leur intermédiaire.

Dans certains cas, une procédure durgence a pu répondre en quelques semaines au plus au besoin signalé. Ce fut le cas pour indiquer comment il fallait écrire euro : sans e majuscule, avec un s au pluriel, que la centième division était un centime et quil fallait parler de la zone euro, comme on dit la zone dollar ou la zone franc, et non pas deuroland, le préfixe " euro " étant utilisé dans des sens très divers : par exemple dans euromissiles, eurocrates, eurostar, etc. ; il désigne des espaces nayant aucun rapport avec la zone euro.

En regard de cette mission, très générale, en quoi consiste lenrichissement de la langue française ?

Cest un réseau dynamique dinstitutions et de personnes mais qui na pas lampleur de sa mission.

La Délégation générale à la langue française est lorgane permanent qui mène des actions qui relèvent de la politique de la langue française. Elle est placée auprès du ministre de la Culture. Sa cellule spécialisée de terminologie comprend quatre collaborateurs.

Dans chaque ministère, est nommé un haut fonctionnaire chargé de la terminologie qui suscite et coordonne les actions dans ce domaine.

Pour chaque grand domaine de vocabulaire, il existe des commissions spécialisées de terminologie. Placées auprès du ministre compétent, elles comprennent des représentants de ladministration, des professionnels et des spécialistes du langage. Elles assurent la veille terminologique, proposent des termes nouveaux, et concourent à la diffusion des termes approuvés. Il existe actuellement 18 commissions spécialisées : agriculture, défense, santé, transport, économie et finances, télécommunications, ingénierie nucléaire, culture, automobile, sport, etc.

Il existe une Commission générale de terminologie et de néologie placée auprès du Premier Ministre. Elle comprend 18 membres qui sont des personnalités qualifiées. Sept sont des professeurs duniversité dans différentes disciplines dont trois scientifiques, deux sont des linguistes, deux écrivains, un magistrat, un diplomate, trois hauts fonctionnaires, un spécialiste de la normalisation, et le président.

La Commission générale examine les listes de termes proposés par les commissions spécialisées, les adopte ou les modifie, et les soumet à lavis de lAcadémie française. Elle ne peut approuver définitivement et publier au Journal officiel que les termes qui ont reçu laccord de lAcadémie française. Elle veille à lharmonisation et à la cohérence des travaux dans les différents domaines de vocabulaire. Elle concourt à la diffusion des termes approuvés, à la sensibilisation du public, elle observe lusage qui est fait des termes et expressions approuvés. La Commission générale siège tous les mois une matinée. Elle a examiné une trentaine de listes, et, avec la révision des listes de termes antérieurs dont elle était chargée, elle a approuvé entre 3 000 et 4 000 termes.

LAcadémie française joue un rôle éminent dans le dispositif de terminologie. Elle est représentée dans toutes les commissions et à la Commission générale. Elle donne son avis sur le choix des termes et sur la rédaction des définitions. Son avis doit être conforme, cest-à-dire que ne peuvent être approuvés que les termes qui ont reçu son accord. Elle veille ainsi à la cohérence des vocabulaires spécialisés avec le langage général ; elle prolonge aussi sa mission traditionnelle qui est détablir le dictionnaire de la langue française, de donner sa sanction à lusage. Il faut dire quelle a accompli cette nouvelle mission de façon très précieuse, rapide, et quelle a contribué grandement à lamélioration de la qualité des travaux terminologiques.

Dautres organismes apportent leur concours aux travaux de terminologie. LAcadémie des sciences et lensemble de ses laboratoires, le CNRS et ses laboratoires spécialisés dans létude de la langue française, lAssociation française de normalisation, les organismes de terminologie des autres pays francophones, Canada, Québec, Belgique, les grandes organisations internationales et européennes et leurs services de traduction.

La coopération avec les organismes des pays francophones est très étroite et constante. À linverse, la coopération avec les pays de langue latine est presque inexistante : LUnion latine na pas dactivité normative en terminologie. Mais la coopération est souhaitable sur deux plans : les besoins et létymologie, cest-à-dire le choix de certains types de solutions.

On le voit, lessentiel du travail terminologique est de donner des termes français aux réalités nouvelles. Comment seffectuent cette recherche et ce choix de léquivalent français ?

Nous partons toujours du domaine de vocabulaire. Les besoins, les solutions sont différents selon les domaines. Prenons le mot coach. Le mot français sera entraîneur, moniteur, tuteur, mentor, selon les domaines. Pour to boost on dira relancer, stimuler, accélérer, doper, suivant les domaines. Pour le mot anglais intelligence, dans le sens de recherche et diffusion de renseignements relatif au marché, à lentreprise, et à la concurrence, léquivalent peut varier mais ce nest jamais intelligence.

Dans un domaine, nous étudions une liste de termes de longueur variable, une dizaine ou deux cents, mais tous répondant à un besoin.

En principe, cest lordre alphabétique qui est adopté, mais nous prenons ensemble les dérivés dun même mot, même si ce nest pas dans lordre alphabétique.

Sous chaque terme, nous avons le relevé de toutes les définitions existantes dans les dictionnaires techniques ou scientifiques et dans les banques de données terminologiques. Cela fait parfois une abondante documentation. Il nous est proposé une définition, souvent très technique. Et nous avons léquivalent étranger, le plus souvent américain. La question de savoir si nous partons du mot américain pour arriver au mot français ou linverse est une question qui se pose souvent.

Par exemple, cest pour donner un équivalent à stock option que nous avons approuvé option sur titres. À linverse, cest pour tenter décarter le mot gouvernance qui na pas de signification en français, que nous avons adopté gouvernement dentreprise pour corporate governance. On peut aussi citer lexemple de start-up pour lequel nous avons cherché un équivalent : cest jeune pousse qui a été adopté.

Le plus souvent, le mot français vient naturellement, sans effort : ainsi fioul pour fuel oil, gazole pour gas oil, franchisage pour franchizing.

Dans un grand nombre de cas, on adopte un mot simplement transformé de laméricain, qui est lui-même un mot détymologie latine :

dans le domaine de lespace : acquisition : réception dun signal provenant dun émetteur, pour acquisition. En génétique moléculaire on a adopté délétion pour deletion : perte de gènes.

Mais il y a des cas où la transposition doit être évitée.

Prenons le mot : opérateur. Dans certains domaines, cest la personne qui opère, qui exécute une mission. Mais dans dautres domaines, comme les télécommunications, ce nest pas une personne, cest une entreprise publique ou privée qui exploite un réseau ou fournit des services. Cest le cas aussi dans le domaine des finances. La difficulté vient du verbe to operate qui na pas le même sens que opérer en français.

Avec les dérivés, les choses se compliquent encore. En matière de défense, les militaires auraient tendance à utiliser le mot interopérabilité : pure transcription de laméricain. Mais le mot est mal formé et trop compliqué. Il devrait en principe dériver de opérable, et dopérer, ce qui nest pas le cas. En plus, il est inutilement compliqué. Nous lui avons préféré le mot compatibilité (des matériels, de services), ce qui est plus simple.

Ensuite, il faut trouver le bon mot, y compris lorsque la désignation en américain nest pas heureuse. Cest le cas de beaucoup de termes de linformatique ou de linternet :

Ainsi comment trouver léquivalent de :

cookie : mouchard

smiley : frimousse

chat : causette

byte : octet

magnet : aimantin

start-up : jeune pousse

Il ny a pas lieu dêtre particulièrement fier de ces équivalents français, pas plus que des désignations en américain.

Dans dautres cas, les désignations françaises ont précisé les notions, souvent imprécises dans la désignation américaine. Voici quelques exemples tirés des télécommunications et de linternet. Prenez lexpression américaine : digital avec tous ses dérivés, plus heureusement exprimée en français par numérique avec ses dérivés.

Prenez les expressions un peu confuses de push et pull technology. La push technology, cest la distribution sélective. La pull technology, cest la recherche individuelle. Par ailleurs deux expressions comme down loading et up loading donnent un seul équivalent : téléchargement porteur à lui seul des deux sens.

Il y a un autre ordre de préoccupation, cest le souci de la bonne formation des mots, en particulier des mots composés ou des mots dérivés.

- Pour les mots composés : dans le domaine de la santé, les mots formés avec vigilance qui veut dire à la fois surveillance et mesures pour assurer la surveillance donnent, par exemple, pharmacovigilance - qui ne pose pas de problème - hémovigilance à la place dhématovigilance. Nous étions saisis de matériovigilance : risques liés à des matériels ou dispositifs médicaux. Le préfixe matério renvoie à matière et non à matériel. Il a été refusé comme mal formé.

- Autres exemples : les mots en -abilité tendent à se développer. Ainsi : faire, faisable, faisabilité. Il faut en principe passer du verbe à ladjectif puis au nom : manier, maniable, maniabilité. Ce nest pas le cas par exemple de maintenabilité qui est tiré de maintenance ; entretien. La maintenabilité est directement transféré de laméricain, nous lavons accepté. De même, pour traçabilité. De même, on a parlé de chef de file tout à lheure, désigné en américain par leader, pour une certaine responsabilité dans les opérations financières. Mais leadership doit-il donner chef de filat comme disent les banquiers sur le modèle de pontificat ou mandarinat ? Nous ne le pensons pas.

Mentionnons une autre préoccupation, celle des initiales. Souvent, le mot américain entre dans lusage en français par ses initiales. Ainsi, lABS en automobile, lATB (automatic ticket and boarding card) dans les transports, pour lequel on propose autobillet. Les FAQ (frequently asked questions) que nous appelons foire aux questions.

À linverse, une découverte française en médecine : limagerie par résonance magnétique nucléaire (RMN) a donné la remnographie qui se traduit en anglais par remnography, daprès les initiales françaises.

Récemment, dans le domaine des télécommunications, il était proposé le mot plateforme stratosphérique pour désigner un engin occupant dans lespace une position fixe par rapport à la terre, à une distance de 22 km et doté des équipements pour servir de relais, de moyens de diffusion ou de rediffusion des services de télécommunication. Le terme américain est HAP (high altitude platform). Nous avons préféré PHA, plateforme de haute altitude.

Revenons au domaine du vocabulaire car cest essentiel : il y a des domaines principaux, importants, urgents : économie, finances, télécommunications, informatique. Il y a des domaines très techniques : chimie des polymères ou des films minces. Des domaines artificiels comme la défense. Ensuite des domaines obligés, comme le sport par exemple, mais pas tous les sports.

Ainsi on sait que les opérations militaires interalliées se déroulent souvent en utilisant langlais. Mais les États-majors établissent systématiquement des listes de termes techniques dans les langues nationales, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité. Il seffectue ainsi un travail terminologique de précaution qui ne passe pas dans lusage, et que nous nous efforçons de coordonner avec les autres domaines de vocabulaire.

Ainsi, on renoncera aisément à exprimer en français le mot birdie et tous les termes du golf. Mais dans les disciplines olympiques, le français étant langue officielle du comité olympique international, tous les documents, toutes les annexes doivent être en français. Lors des jeux dAtlanta, la tradition avait été facilement respectée. Mais lors des jeux de Sydney, le comité australien avait manifesté quelques réticences. Les autorités françaises ont très soigneusement préparé lévènement et ont fourni toute la documentation en temps voulu. Les jeux de Sydney se sont finalement déroulés en faisant toute sa place à la langue française.

Quel jugement densemble peut-on porter sur les travaux denrichissement de la langue française ?

Parmi les éléments positifs, on peut noter :

- une accoutumance, dans lopinion, à utiliser le terme français de préférence à laméricain, pas toujours compréhensible ni facile à prononcer. Cette accoutumance nest pas toujours générale, mais elle est manifeste parmi les journalistes de la radio et de la télévision qui jouent un rôle efficace dentraînement. De ce point de vue, la situation est très différente de celle qui prévalait il y a vingt ans.

- quelques succès dans certaines disciplines comme les techniques spatiales, lingénierie nucléaire, la chimie, linternet, les télécommunications : numérique - en ligne et hors ligne - la toile - le portail - forum - site - cadre - pirate (pour cracker) - internaute - serveur - page.

Tous les mots ont trouvé très naturellement leur place dans une technologie nouvelle si largement répandue quelle devait sexprimer en français.

Parmi les éléments négatifs :

- une certaine rigidité du vocabulaire, de la morphologie de la langue française qui ne sadapte pas, ni ninnove facilement.

De grands pans de vocabulaire continuent à exprimer les nouveautés en américain : la défense, les manoeuvres de navigation aérienne ou spatiale, la publicité. Certains sports, (pas tous, pas le tennis ni lathlétisme), pour les autres , le golf par exemple, cest considéré comme normal.

Cest pour cette raison quune certaine proportion de termes proposés nentrent pas dans lusage, ne prennent pas. Il y a là une question dintuition linguistique qui ne se laisse pas enfermer dans des règles.

Certaines langues produisent des néologismes facilement, soit de façon spontanée, cest le cas de laméricain, soit de façon systématique, cest le cas de lallemand. Le français reste peu déformable, (voir lorthographe) et peu adaptable. Il conserve en précision ce quil perd en souplesse.

Comment sont diffusés les termes approuvés ?

Il existe quatre diffusions successives : dabord, la publication au Journal officiel ; puis la mise en ligne sur linternet qui est le moyen le plus efficace. Elle est suivie par la publication de fascicules spécialisés tirés à 5 000 ou parfois 40 000 exemplaires. Enfin la publication au Bulletin officiel de léducation nationale qui est reçu par tous les enseignants. Ces publications sont relayées par les publications professionnelles, très efficaces.

Je signale également la publication du Répertoire des termes qui ont été approuvés entre 1972 et 1996 et qui ont été révisés par la Commission générale de terminologie et de néologie.

Cette diffusion est-elle suffisante ?

Oui, pour linformation des spécialistes, sans doute pas pour le grand public. Plusieurs améliorations sont en cours, qui devraient avoir un effet positif dans un proche avenir.

Une grande incertitude règne sur le degré dimplantation des termes et expressions recommandés. Comment entrent-ils dans lusage ?

Les sphères officielles respectent à peu près la terminologie française, ce nest pas le cas des grandes entreprises. Mais ce nest pas une question de vocabulaire, cest une question de choix de langue.

Certains milieux professionnels se montrent soucieux demployer le vocabulaire approuvé, souvent parce que ce sont les milieux qui sont à lorigine des termes et expressions approuvés. Cest le cas des médecins, des informaticiens, des mathématiciens, des banquiers, etc.

Globalement, les travaux de terminologie ont un effet indirect. Ils commencent à exorciser, à banaliser lemprunt de termes étrangers dans lusage français. Les emprunts ont toujours existé ; ils enrichissent la langue. Ils ne doivent pas être combattus par le système. Mais ils ne doivent pas non plus être adoptés par renoncement.

Langlais emprunte plus au français que linverse. Et surtout les étymologies se rapprochent. La moitié du vocabulaire anglais a une origine française. Et les nouveaux mots anglais sont tirés, non de radicaux anglo-saxons mais du latin.

En conclusion, les travaux terminologiques ne sont nullement des travaux darrière-garde, ni dans leur conception, ni dans lattente du public auquel ils sadressent. Ils ne sont pas dépassés par lévolution technologique, lexemple du vocabulaire de linternet le prouve. Les travaux ne peuvent pas être présentés comme un combat perdu davance.

Lopinion, si elle ne retient pas toutes les nouvelles expressions approuvées, est fréquemment influencée par les références qui lui sont proposées. Les travaux terminologiques constituent en réalité un service qui assure ladaptation du français.

Le dispositif densemble qui vient dêtre décrit sinsère dans la politique générale de la langue française qui comprend bien dautres chapitres, mais en particulier, certains chantiers importants liés aux nouvelles technologies. Il sagit de lingénierie linguistique qui fait dimportants progrès dans les domaines de la traduction assistée par ordinateur, la traduction automatique, les logiciels de correction orthographique et de rédaction, le traitement vocal de la langue par ordinateur. Dautre part, la science documentaire, ou documentologie, peut faciliter la bonne adaptation de la langue française aux travaux professionnels de toute sorte. On a calculé que 60 % du temps de travail dun cadre est consacré à créer, utiliser ou échanger des documents. Mais 90 % des documents sont produits sans méthode ni recherche préalable. Les progrès en science documentaire sont un enjeu stratégique pour défendre la place du français comme langue des affaires.

Au total, il faut affirmer et répéter que lensemble des initiatives regroupées sous lappellation denrichissement de la langue française prennent place dans une conception plus générale qui inspire toute notre démarche, celle du plurilinguisme. Une terminologie complète et adaptée est une des conditions pour que le français développe des relations fructueuses avec les autres langues et réponde à sa vocation déchange entre les cultures.

 

 

 

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