Lunité de traduction, revueet corrigée

Michel Ballard

 

: , 2008 4.  . 17-22.

 

Redefining the unit of translation

This enterprise is part of a realistic approach of translation study, that is to say one favouring the observation of corpora of translated texts and integrating the sociological and human factors at work in the process of translation. A unit of translation can be identified from a formal point of view through a comparison of the translated text with the original in search of equivalences built up round a strategy, that is to say an act of the translator. The pair of elements united in equivalence, whatever their size, can serve as a basis for the investigation of the translators work that will take such factors as meaning, reading, style, etc. into account. Part of the translation unit is visible in print but it is only the material medium of the translators activity, which is the invisible or dynamic side of the unit. The unit of translation is thus a major device for the analysis of translation and the understanding of what translators do and why.

La notion dunité de traduction (dorénavant : UT) apparaît avec le désir détudier la traduction de manière scientifique, cest-à-dire avec la traductologie dinspiration linguistique, telle quelle a été exposée par les deux Canadiens Vinay et Darbelnet (dorénavant V&D). Cette approche a été critiquée et lon a vu se développer conjointement dinsidieuses remises en cause de la notion déquivalence : insidieuses car jouant, de façon intimidante, sur le registre de lobsolète, du dépassé, au lieu duser darguments sérieux et rationnels. Est-il obsolète et dépassé de vouloir quune notice de montage puisse, une fois traduite, servir au même usage que loriginal ? Et pour sen assurer (et éventuellement rectifier la traduction) ne faut-il pas consulter loriginal ? A cela daucuns opposeront le fait que la fidélité ne doit plus être au texte dorigine mais au public ; voilà effectivement un discours moderne, qui sapparente à celui des médias ou des émissions télévisées : que veut le cher public ? Quel sens voulez-vous ? On voudrait nous faire sortir des vieilles dichotomies par un mouvement de bascule total mais même sil convient de faire la part dadaptation nécessaire lors dune traduction, on est en droit den examiner les limites, et la confrontation dune traduction avec loriginal demeure une procédure de contrôle et dinvestigation capitale et irremplaçable. Il y a des positions critiquables chez V&D mais il y a également des idées (telles que celle dunité de traduction) qui méritent dêtre conservées avec circonspection, dêtre creusées, disons revues et corrigées.

Nul noserait plus dire aujourdhui que : la traduction est une discipline exacte [V&D : 23] ; tout dabord la traduction nest pas une discipline, elle est une activité ; la traductologie, en tant quétude de la traduction, est une discipline. La traduction est-elle une activité exacte ? Que faut-il entendre par là ? Une recherche ou une quête dexactitude dans léquivalence (mot malheureux) ? Certes nous (mais pas tout le monde) désirons un texte qui nous donne une contrepartie la plus proche possible du texte de départ (cette contrepartie ne signifiant pas forcément dailleurs ladhésion au littéralisme) ; mais nous savons aussi tous les écarts quil faut pratiquer pour rendre le texte de départ, et ceux quil faut pratiquer pour rendre le texte darrivée acceptable. Il y a donc, de ce point de vue, une vision un peu simpliste de la traduction chez V&D, qui sexprime sous sa forme extrême dans la déclaration suivante :

Mais on peut prendre le problème par lautre bout et dire que sil ny a pas de traduction unique dun passage donné, cette non-univocité de la traduction ne provient pas dun caractère inhérent à notre discipline, mais plutôt dune exploration incomplète de la réalité. Il est permis de supposer que si nous connaissions mieux les méthodes qui gouvernent le passage dune langue à lautre, nous arriverions dans un nombre toujours plus grand de cas à des solutions uniques [V& D : 23-24, nous soulignons].

Posons donc dabord ce principe : la traduction existe dans la pluralité, pluralité dinterprétation, pluralité décriture, parce que derrière cette production il y a lhomme, les hommes, et donc subjectivité ; il y a aussi les époques et donc des modes dans la manière de traduire, des besoins, des exigences qui varient selon les époques. La traductologie se doit dintégrer ces faits sous le vocable de paramètres de variabilité et en tenir compte dans ses investigations si elle veut être réaliste et prétendre rechercher quelque objectivité, même si nous savons que celle-ci est difficilement atteignable, voire impossible ; disons quil sagit de se démarquer des traductologies révélées qui pensent avoir trouvé la bonne manière de traduire et qui construisent une théorie justifiant cette manière de traduire. Posons ensuite un autre principe, celui de la comparaison, il est essentiel dans tout domaine scientifique car cest à partir de la comparaison que lon établit des ressemblances, des différences, et que lon peut inférer des constatations. Si dans notre introduction nous avons défendu la notion déquivalence, cétait au nom dun certain réalisme de la fonction de la traduction : au cours dun entretien entre hommes détats, les deux parties sattendent à avoir accès à ce que dit lautre ; dans un tribunal on attribue un interprète à laccusé cest pour pouvoir communiquer de façon efficace avec le tribunal et les jurés, pas pour que les textes deviennent nimporte quoi. A la notion déquivalence se trouve associée la notion de contrôle de la traduction, une forme déthique. La comparaison est à la base de toute perception dun objet par rapport à son environnement et aux objets auxquels il peut être rattaché. Lindividu qui regarde un tableau, une statue peut fort bien nen percevoir que la forme présente ; celui qui a étudié lhistoire de lart aura une autre approche qui senrichira des réalisations antérieures par dautres artistes et des réalisations autres par le même artiste. Loccultation des sources et des prolongements permet de faire passer lobjet considéré comme un hapax alors quil est un produit généré par et dépendant de sources et de facteurs divers. Une traduction est le produit dun travail effectué par un acteur, le traducteur, à partir dun texte premier, la traduction étant un texte second. Décrire ce travail, qui, après tout, peut être un objectif louable pour le traductologue, implique la prise en compte des caractéristiques évoquées ci-dessus pour en rechercher les traces dans un observable.

Lobservable en traduction est constitué par les textes : texte premier texte second, ou de façon plus classique : texte de départ (TD) et texte darrivée (TA) (nous récusons lappellation texte cible car elle donne trop lidée dun texte préexistant vers lequel on viserait). Faut-il alors considérer le texte¹ comme une unité de traduction ? Oui, si lon en fait une sorte dunité suprême (perçue comme un tout) à partir de laquelle et vers laquelle on travaille ; il est évident quil y a des notions que lon va établir (et dont on va sassurer de la préservation) au niveau du texte, telles que le genre ou type auquel appartient le texte, la cohérence, le sens (si tant est que lon puisse encore oser parler de cette notion). Mais il faut bien dire que la majeure partie du travail seffectue au niveau dunités inférieures (sans que cette appellation soit péjorative) dont il faut toujours prendre soin de percevoir le rattachement à des niveaux de contexte. La traduction est un résultat stratifié dont lunité, instrument danalyse et de compte rendu, doit intégrer la stratification.

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1. Bon nombre de traducteurs considèrent le texte comme une unité suprême, ce nest pas le cas du glossaire de Delisle et al., qui déclare sans ambages : le texte entier ne saurait constituer une unité de traduction [Dlise, 1999 : 92].
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Celui qui lit une traduction, le plus souvent la lit comme un texte original ; sil est curieux, il lira sur les première pages quil sagit dune traduction ; il se peut que le texte originel manifeste sa présence via ces îlots de préservation que sont les noms propres et certains culturèmes, ou encore via des interférences plus ou moins subtiles qui témoignent dune autre présence sous le texte : un double qui brouille son existence, son apparence Cest cette relation au double, à loriginal, que le traductologue doit explorer, non pas pour repérer les petites erreurs du traducteur mais pour comprendre ce quil a fait ; il sagit de décrire des séries dactes et leurs raisons dêtre. Il est capital de percevoir que lunité de traduction est spatiale : elle inclut une base de travail et un aboutissement sur la relation desquels il sagit de sinterroger. La comparaison des textes permet de prime abord de percevoir des passages où la traduction semble avoir été effectuée de façon littérale et dautres où elle est effectuée de manière oblique, cest cette rupture dans la manière qui permet un premier niveau de repérage formel.

Dans la mesure où lon a besoin de repères formels pour opérer des analyses, on peut toujours utiliser une unité telle que la phrase comme base danalyse de segments à traduction littérale, mais il sagit de nuancer ou daffiner cette hypothèse de travail ; nous le ferons à partir de lexemple suivant:

(1) When the short days of winter came, dusk fell before we had well eaten our dinners. When we met in the street the houses had grown sombre. The space of sky above us was the colour of ever‑changing violet and towards it the lamps of the street lifted their feeble lanterns. The cold air stung us and we played till our bodies glowed [Joyce: 27].

Avec les jours courts de lhiver, le crépuscule tombait avant que nous ayons fini de dîner, et quand nous nous retrouvions dans la rue, les maisons étaient déjà toutes sombres. Le coin de ciel au‑dessus de nous était dun violet toujours changeant ; et vers lui les réverbères de la rue tendaient leurs faibles lanternes. Lair froid nous piquait et nous jouions jusquà ce que nos corps fussent tout échauffés (Du Pasquier : 51-52).

La simple lecture du texte anglais, va nous permettre détablir des unités de lecture, des unités de sens, qui sont ce que Danica Seleskovitch¹ et Marianne Lederer considèrent être des unités de traduction. Nous estimons, pour notre part quil sagit dunités à traduire mais qui ne représentent quune partie du processus de traduction : le processus nest accompli que lorsque la traduction est terminée : on ne peut exclure de la traduction (du processus de traduction) le texte qui porte précisément lappellation de traduction. La comparaison de loriginal ci-dessus avec sa traduction permet de constater un premier segment à traduction légèrement oblique puis un autre à traduction que lon peut considérer comme littérale ; nous avons donc là deux unités ou espaces de travail dont nous pouvons affiner lanalyse.

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1. Les unités de traduction ne sont [...] ni le mot pris isolément ni la phrase définie grammaticalement comme sujet-prédicat, mais lunité de sens, cest-à-dire le segment de discours dont lavancée à un moment donné fait prendre conscience à lauditeur ou au lecteur du vouloir dire désigné par la formulation linguistique [Seleskovitch, 1984 :268].
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La première phrase constitue une unité assez fortement affectée par un travail de restructuration : la première proposition est nominalisée ( Avec les jours courts de lhiver ), il convient de sinterroger sur ce constat : sans doute faut-il attribuer cette transformation au fait que la principale de cette phrase est relativement courte et que la traductrice veut éviter de lencadrer, comme en anglais, avec deux subordonnées plus longues. Par ailleurs, la seconde phrase, qui, à première vue est traduite littéralement, est rattachée à la phrase précédente par coordination, donnant ainsi une phrase plus ample que les phrases relativement courtes du texte de Joyce. Cette coordination nest sans doute pas étrangère non plus à la nominalisation de la première proposition, qui permet deffacer une répétition de when. Au total nous pouvons dire que lunité de traduction est ici constituée par un travail faisant intervenir deux phrases consécutives du texte de départ, qui en constituent la base formelle, laboutissement étant une phrase qui les intègre sous forme de coordination avec une transformation de la première proposition pour des raisons stylistiques.

La troisième phrase constitue la base dune traduction littérale et la quatrième également mais elle contient un élément qui fait apparaître linsuffisance de la terminologie héritée de V&D ainsi que le caractère contestable de la mise à lécart du signe comme base dunité de traduction. Le verbe glow est doté dune large palette de sens et déquivalents français, que lon trouve dans les dictionnaires² et que la traductrice na pas utilisés. La production de léquivalent de glow pour la traduction suppose un triple travail de mémoire (personnelle ou collective, dans le cas dutilisation du dictionnaire), de choix et, en loccurrence, de créativité, puisque la traductrice fournit sa solution personnelle. Il ne saurait être question de nier lexistence dun travail, dune unité de travail à ce niveau ; quelle entretienne des liens avec le contexte, cest évident, mais il y a bel et bien un travail autour du signe.

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2. Voici quelques propositions du Hachette-Oxford : 2 (look vibrant) [colour] être éclatant; her skin glowed : elle avait un teint éblouissant; to glow with health [person] resplendir de santé; her cheeks glowed with health : son visage resplendissait de santé; to glow with pride/delight : rayonner de fierté/joie; his eyes glowed with anger : son regard luisait de colère; 3 (feel warm) she was beginning to glow: une douce chaleur l'envahissait.
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La prise en compte du signe comme unité de traduction demande dailleurs à être affinée. Lobservation de laboutissement sémiotique par rapport à sa base tend à révéler au moins deux types dopérations, plus ou moins liées mais qui parfois ressortent dans leur spécificité : lune est plus axée sur le sens et lautre sur la reformulation. Certains termes polysémiques donnent lieu à un travail de choix guidé par le contexte :

(2) At the south end of the bay was a long high jetty [...] carrying a long line of little red coal trucks (D.H. Lawrence : 92).

A lextrémité sud de la baie peu profonde on voyait une longue et haute jetée [...] surmontée dune longue file de wagonnets rouges pour transporter le charbon (notre traduction).

(3) Rollo Martinsusual line was the writing of cheap paper-covered Westerns under the name of Buck Dexter (Gr. Greene: 20).

Le genre habituel de Rollo Martins, cétait des histoires de cow-boys bon marché quil écrivait sous le pseudonyme de Buck Dexter (Nordon: 21).

Nous navons pas voulu allonger indûment la liste des exemples, mais les deux qui ont été choisis permettent de faire apparaître que le choix du mot juste repose sur une première phase qui est lindentification du sens via le contexte (souligné) ; il sagit dun choix à opérer parmi des acceptions enregistrées par les dictionnaires (ou la mémoire du traducteur). Dans lexemple qui précédait (1), il ny a pas choix de terme, mais il y a eu choix de sens via les acceptions et exemples du dictionnaire (ou de la mémoire du traducteur) ; cest à partir de lidée de chaleur que le traducteur élabore sa solution, où il fait preuve de créativité. Lexemple suivant révèle encore autre chose :

(4) [Le narrateur évoque la maison de son enfance]

The former tenant of our house, a priest, had died in the back drawing‑room. Air, musty from having been long enclosed, hung in all the rooms, and the waste room behind the kitchen was littered with old useless papers (Joyce : 27).

Il flottait un air de moisi dans toutes les pièces fermées depuis longtemps, et la chambre de débarras, derrière la cuisine, était jonchée de vieilles paperasses inutiles (Du Pasquier : 51).

Une odeur particulière de moisi et de renfermé flottait dans toutes les pièces et, derrière la cuisine, le débarras était jonché de vieux journaux sans usage (Aubert : 71).

Lair, longtemps renfermé, sentait le moisi dans toutes les pièces, et le débarras derrière la cuisine était encombré de vieux papiers inutiles (Tadié : 59).

Deux traducteurs interprètent paper comme papier , lun deux lui donne une connotation négative en utilisant paperasse en liaison avec ladjectif old ; le troisième y voit des journaux . Malgré le contexte, on saperçoit que dans certains cas, les traducteurs interprètent différemment les signes dans un même contexte : il ne sagit pas derreur mais de contexte insuffisant pour lélucidation du terme : 1. malgré les dires de certains, lambiguïté, le flou, existent en traduction et le sens nest pas assuré de façon mécanique 2. une partie du contexte est restée dans la tête de lauteur , il ne nous dit pas tout, sciemment parfois mais aussi par négligence, parce que cela lui semble évident (le lecteur nest pas toujours sa préoccupation première, nous ne sommes pas en situation de communication), etc.

Reprenons notre définition description de lUT : un individu, le traducteur, doté dune intelligence et dune sensibilité personnelles traite des signes et des segments en vue de leur reproduction dans un texte à construire comme équivalent du texte de départ ; ce travail sur des signes et des segments-bases mêle et additionne (parfois fusionne) linterprétation et la reformulation ; ce travail saccomplit sur des bases en liaison avec des forces plus ou moins prégnantes, que lon peut trouver à loeuvre dans le contexte sous des formes plus ou moins élaborées, profondes impliquant la collaboration ou linterprétation du traducteur, nous donnerons à ces forces le nom de déclencheurs.

(5) [Il sagit dun groupe denseignantes parties faire un voyage en Italie et qui traversent la France.] It made them feel that they were doing an educated sort of thing to travel through a country whose commonest advertisements were in idiomatic French (H.G. Wells, Winchelsea : 996).

Elles avaient le sentiment de se livrer à une activité culturelle en voyageant à travers un pays dont les moindres réclames étaient rédigées dans un français idiomatique [Ballard, 1984 : 144].

Dans la traduction de cette phrase extraite dune nouvelle de Wells, nous nous sommes refusé à traduire thing par chose , qui est son équivalent de base ; en traduisant par activité culturelle nous avons suivi la tendance ou lespèce de règle non écrite qui refuse en français écrit (et même tout simplement en français correct) dutiliser lhyperonyme chose comme anaphorique à tout faire. Dans lexemple (4), lun des traducteurs a réagi au déclencheur old et produit un terme connoté. On constate que les déclencheurs sont de natures diverses. Dans lexemple (5), le déclencheur est de nature sociolinguistique, il sagit dune sorte de norme ou plutôt didéal (une formalisation du beau syle) ; dans lexemple (4) le déclencheur est une information (old) qui provoque une reformulation connotée du signe, cette dynamique de réécriture est plus subjective (moins prégnante) puisque les autres traducteurs ne lont pas suivie. Dans le domaine du micro-discursif, la collocation est un déclencheur particulièrement prégnant :

(6) [Winston vient davaler une tasse de gin] Instantly his face turned scarlet and the water ran out of his eyes (Orwell: 8).

Instantanément son visage devint écarlate et des larmes lui sortirent des yeux (Audiberti: 16).

Il est difficile en français de dire : leau lui sortit des yeux , la collocation de larmes avec yeux lemporte. Dans les exemples (4) à (6) les déclencheurs sont en partie visibles dès la lecture du texte de départ (ce qui nimplique pas dailleurs une prédictibilité totale) ; il y a des déclencheurs qui ne vont apparaître que pendant la phase décriture du texte darrivée :

(7) He moved over to the window: a smallish, frail figure, the meagreness of his body merely emphasized by the blue overalls which were the uniform of the Party (Orwell : 5).

Winston se dirigea vers la fenêtre. Il était de stature frêle, plutôt petite, et sa maigreur était soulignée par la combinaison bleue, uniforme du Parti (Audiberti : 12).

Le phénomène que nous analyserons est la traduction de la relative en gras par une simple apposition. Pourquoi cette transformation ? La réécriture du texte en français à partir de lapposition a smallish, frail figure génère une première prédication : Il était de stature frêle, plutôt petite qui fait intervenir le verbe être , dont léquivalent be est absent en anglais. Puis on constate un second rétablissement de être à partir de la proposition participiale anglaise : emphasized by . Il y a donc maintenant dans le texte français deux verbes être qui nétaient pas dans le texte anglais, des termes générés qui créent un nouveau contexte, cette saturation déclenche leffacement de qui était (traduction potentielle de which were ), transformant la relative en apposition. Ceci nest pas prévisible à la lecture du texte de départ et cest la raison pour laquelle on ne peut prétendre identifier les unités de traduction à la lecture du TD ; une unité de traduction nest pas une unité de lecture, la lecture nest quun préalable ; la traduction inclut lécriture du texte darrivée. La base de lunité est donc ici la phrase dOrwell, laboutissement qui lui est donné par Audiberti est composé de deux phrases où lon peut constater la transformation de la relative (which were the uniform of the Party) en apposition sous leffet de la réécriture de la phrase de départ génératrice dune répétition du verbe être . Cette imprévisibilité de lUT, que nous venons de faire apparaître au niveau de laboutissement et du travail intermédiaire qui précède son établissement, apparaît également au niveau des découpages de reformulation à partir dun même texte par plusieurs traducteurs. Voici une autre traduction du texte anglais de lexemple (1) :

Lhiver, lorsque les journées se faisaient courtes, le crépuscule tombait avant que nous ayons achevé notre dîner. Lorsque nous nous retrouvions dans la rue, les maisons étaient devenues sombres. Au-dessus de nous, lespace était dun violet sans cesse changeant, vers lequel les réverbères de la rue élevaient leurs lumignons. Lair était froid et piquant, mais nous jouions jusquà nous sentir brûlants (Aubert : 72).

Aubert nopère pas les mêmes découpages de reformulation que du Pasquier : il conserve les deux phrases du début et neffectue pas denchâssement ; par contre il retravaille la syntaxe de la subordonnée, antéposant le repère temporel lhiver à toute la phrase, donnant un rythme fluide à la reformulation de the short days of winter came, formulation assez soutenue dailleurs ; lutilisation de lorsque au lieu de quand contribue également à placer le texte dans un registre soutenu. Dans la phrase suivante, à nouveau il y a antéposition du repère locatif, il nest plus question du ciel mais dun espace , plus large, plus ouvert que la désignation précise de loriginal ; puis vient un travail de structuration des deux propositions qui sont subordonnées dans la traduction alors quelles sont coordonnées dans le TD, enfin il y a recherche lexicale avec lutilisation de lumignon , terme vieilli, dun bel effet. La dernière phrase, à nouveau, évite de nommer le concret de façon trop précise pour ne faire quévoquer les personnes : jusquà nous sentir brûlants au lieu de jusquà ce que nos corps fussent tout échauffés avec en plus une non-utilisation du subjonctif, toujours un peu prétentieux.

Lunité de traduction est une notion capitale pour lanalyse de lopération de traduction et sa compréhension ; elle doit inclure lensemble du processus, depuis la compréhension à la réécriture, tel quil peut être observé à partir de la confrontation de loriginal qui est la base formelle de lopération et du texte qui porte le nom de traduction et en est laboutissement. La reconstitution de lUT seffectue par transparence, au travers de la toile du TA dans sa relation au TD : le TA porte la trace dactions du traducteur quil sagit de retrouver par induction. Seule une conception de lUT incluant la référence aux deux textes (original et traduction) permet de faire apparaître le travail du traducteur et par la comparaison de traductions multiples, de retraductions, de dégager ou de faire apparaître les manières de traduire et la présence du traducteur.

Bibliographie

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2. Ballard, M. Des Signes au Texte [Text] / M.Ballard // Versus. 2004. Vol.2. Paris: Ophrys, 2004.

3. Ballard, M. A propos des procédés de traduction [Text] / M.Ballard // Traduire ou vouloir garder un peu de la poussière dor : Hommages à Paul Bensimon // Palimpsestes hors série. 2006. P.113-130.

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9.Wells, H.G. Miss Winchelseas Heart [Text] / H.G. Wells // The Complete Short Stories of H.G. Wells. Londres: Benn, 1974. P.991-1009.

10. Wells, H.G. Le coeur de Mademoiselle Winchelsea [Text] / H.G. Wells. Traduction française de M. Ballard // Nouvelles anglaises de la Belle Epoque, présentées par Pierre Coustillas. Lille: P.U.L., 1984. P.139-157.

 

Michel Ballard, 2008
 

 

 
 

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